lundi 21 mai 2012

Delicatessen ou un rêve d’enfant

Voici le résumé de notre séjour a Bavella deux semaines durant (du 6 au 20 mai 2012)


La punta di u Corbu





Mardi 8 Mai
Une voie à la monolithique Punta Lunarda, nous permet, Elise et moi, un premier repérage de Délicatessen à la descente. Une traversée du maquis plus tard, entre la Punta Lunarda et la Punta di u Corbu, nous arrivons au pied de l’objet du désir. La quintessence du mot “majeur” prend un sens nouveau à la vue de ce mur doré aux formes fantasmagoriques où quelques “corn flakes”, écailles, tafonis ont été créés par un vent aux envies impressionnistes.
C’est en redescendant par l’accès à cette face que nous avons gagné du temps pour l’approche du lendemain matin.
Mercredi 9 Mai
Nous voilà finalement lancés, les sacs remplis de cordes dont 120m de statiques ainsi que tout le matériel nécessaire à une grande voie de ce type. Un bon portage nous attend donc, par une forte chaleur qui plus est !
Après quelques égarements sur la dernière partie (après la bifurcation menant au Dos de l’éléphant et à Jeef) et ce, malgré le repérage de la veille, nous arrivons au pied après 2h30  de marche dans le maquis.
A Bavella, le 3G ne passe pas, les voies sont pour le moins engagées de par leur accès et toute retraite de nuit, par pluie ainsi que toute blessure rendraient les choses très compliquées.
Je me décide à partir après un petit repos, afin de “sécher”, dans la première longueur en 8b(+). C’est du granit, je me lance non pas ambitieux mais prudent, je tombe à vue à la fin de l’étrange conque où l’alchimie du physique et de la technique s’allient à merveille. S’en suit un pas de bloc avec un plat juste avant une nouvelle conque cette fois-ci très formée et offrant une partie plus facile jusqu’à l’entrée de la dalle menant au relais. 
Cette “entrée” de dalle est le second crux. Je clippe avec une réglette pas mauvaise suivie d’une préhension infâme à gauche de la dégaine afin de basculer le poids du corps et les pieds sur deux bons micros quartz. Le mouvement d’après, lointain et aléatoire pour le pied droit, est un lancer de la main droite vers un petit gratton qui sert de relance à un bon plat où l’on se rétabli avec prudence. La suite est une petite traversée avec des prises “d’ongles” et deux adhérences “osées”. La dernière section est plus facile car quelques réglettes décentes apparaissent jusqu’à une grosse écaille horizontale menant au relais. Je fixe une stat’ à celui-ci puis je reviens au sol, les yeux ébahis par cette incroyable dalle finale qui me donne beaucoup de plaisir à grimper. 
C’est à la fois très bloc et très technique. La cotation 8b(+) peut se justifier par le côté psychologique des pas de dalle qui pourrait promouvoir ce fameux petit “+” .
La journée est finie, nous retournons au parking en rajoutant quelques cairns sur le haut de la descente puis retour à Zonza.
Le jour suivant, nous nous reposons à la plage de Pinarellu où le soleil ardent me fatigue bien plus que le maquis lui-même !

                                                           La fabuleuse conque de la premiere longueur
                                                            ainsi que la face ou se dessine "Délicatessen"






Vendredi 11 Mai
Ce jour est destiné au repérage du reste de la voie jusqu’à ce fameux 8a dalle qui passe le surplomb dans une faille de tafonis. 
Après une approche d’1h30 (chemin mémorisé !), nous remontons les 40 mètres de statique aux jumars afin d’éviter un essai dans la première longueur.


  Elise Chappuis remonte la corde statique de la première longueur 



La seconde longueur est irréelle. Sa beauté n’est ni plus ni moins qu’une synthèse de tout ce qu’on trouve en escalade. Outre ses formes particulières et ses petits trous aux rondeurs improbables, cette longueur donne du fil à retordre. L’entrée dans la fameuse et physique fissure inversée de départ met tout de suite dans l’ambiance. Un pas “morpho” pour attraper cette dernière avec des pieds à la limite de l’adhérence donne accès à de meilleures prises mais la fissure reste extrêmement physique. Après quatre dégaines, on entre dans la section facile : une bonne écaille permet une escalade rapide jusqu’à des trous plats. Ici, un mouvement à l’aveugle du fait de l’absence de magnésie m’oblige à tâter à 180° les prises qui peuvent s’y trouver et une chute fera évidement partie du jeu ! Puis une nouvelle partie facile se dessine avec des prises à peine formées donnant de bons replats et une escalade sensationnelle. La dernière section est très stressante avec un pas de dalle à 1 mètre sous le relais qui donne des frissons. 
A mon avis, cette longueur est un gros 7c+ de par sa complexité. Pour les personnes ayant une petite taille, le pas de départ peut-être un véritable problème !

   Elise dans le pas de dalle situé sous le relais dans la seconde longueur 


La troisième longueur en 7c est ma préférée.
Après un départ en traversée tout en équilibre et un zip de pied à 20 centimètres du relais, je rejoins une fissure athlétique et ronde avant d’offrir de bonnes préhensions. Une réglette à droite permet alors de gagner un surplomb facile et particulièrement aérien, contrastant avec les nombreux pas de dalle des longueurs précédentes. A l’aide d’un talon droit, je me rétablis sur la vire de tafonis. 



  Elise dans le 7c de la troisième longueur 






L’ambiance est aérienne et fantasmagorique. Elise me rejoins et le stress s’installe avant la longueur clé en 8a. La lecture des blogs donne cette longueur vraiment dure...
Je pars avec un peu d’appréhension, je pose même une sangle sur une tafoni avant de basculer dans la dalle pour faire un point intermédiaire purement psychologique. 
Cette partie fait peur, c’est lisse et les lignes fuient.
Je m’élance avec angoisse dans une petite fissure suivie d’un pas de dalle raide juste avant une première bonne strate : après quelques grimaces et des adhérences aléatoires, je parviens à m’agripper à cette strate salvatrice : ça passe ! Ces quelques mouvements blocs sont suivis d’une dalle de plus en plus facile menant à une lunule loin à gauche servant de relais.
Quelle belle longueur ! 
J’arrive au relais complètement ahuri et interloqué ! Je reviens à la vire en moulinette, ébahi et vraiment content de ce “à vue” !


Juste avant de basculer dans la dalle

Fin de la journée, nous redescendons au gri-gri les trois statiques posées. 
Nous rejoignons le parking en une petite heure, bien fatigués...


Le lendemain et sa chaleur harassante nous imposent le repos. A l’inverse, le temps maussade du Dimanche nous permet juste de faire quelques couennes au col de Bavella.
Lundi 14 Mai
Ce Lundi commence d’une façon très étrange : au réveil, une sensation d’hypotonie générale me donne une flemme immense qui me vaudra 2h30 de préparation d’une lenteur inégalée... 
Après être parti à contre-courant, un tant soit peu poussé par Elise, nous voilà au parking prêts pour la montée harassante jusqu’à Délicatessen. Mal de tête, rempli de pression, c’est ainsi que la tempête sous un crâne se met en place. Passé le Polischellu, un arrêt d’un quart d’heure d’indécision et de discussion fait place : ira, ira pas ? Le temps incertain, le moral à zéro, l’envie entachée de pression, tous ces éléments concordent pour confirmer le doute qui s’est installé en moi depuis 7h ce matin.
Finalement, une fois au pied et malgré les incertitudes, je me sens bien.
Je me lance rapidement, polaire au cou, dans la première longueur lavée par la pluie de la nuit précédente. Je tombe au crux puis randonne la dalle. Résultat, ça colle. 
Un tant soit peu déçu, je redescends au pied et décide d’y retourner, et cette fois ça passe ! C’est décidé, je me lance donc dans la suite, pour tenter l’enchaînement. Elise me rejoins jusqu’au relais du 8b(+) le temps de hisser le sac.
La pression monte car la seconde longueur me fait peur : elle est la barre psychologique de la voie. Le pas morpho passe facilement mais je force un peu dans la fin de la fissure. Ca monte bien jusqu’au pas de dalle sous le relais où je manque de tomber de peu, déséquilibré, mais là aussi ça passe !  C’est dément, je commence à croire à l’enchaînement.
La troisième longueur reste fidèle à elle-même, elle s’enchaîne facilement avec tout de même une bonne dose de concentration pour la traversée de départ. 
A la vire, nous faisons une petite pause. La pression est là car ayant déjà réussi à vue la longueur en 8a, je suis d’autant plus stressé de la refaire.
Je m’élance. Je m’y sens beaucoup moins bien que vendredi. Je grimpe très prudemment, un peu mal à l’aise sur les pieds que je sens moins bien cette fois-ci. 
Puis je vois la lunule, le sourire revient. Je commence la traversée facile après le dernier point, c’est dément j’y suis ! Je reste assez concentré en attendant Elise qui me rejoint. 
Nous découvrons ensemble les deux dernières longueurs : le 4b ainsi que le 6c qui comporte un seul pas dur avec un petit rétablissement puis c’est le “summit” !
N’en revenant pas, je resterai un peu “stone” jusqu’au parking sans vraiment réaliser ce que je venais de faire.
Partis pour un séjour de deux semaines, je doutais d’avoir le temps de mener ce projet à bien pendant ce laps de temps. Au final, 3 jours auront suffit !


Au sommet de la Punta di u Corbu après la réussite !

Ce Lundi signe la réalisation d’un rêve d’enfant. Cette voie, je l’ai découverte dans un alpi’rando à l’âge de 9-10 ans. J’avais soigneusement découpé les clichés d’Arnaud Petit et Stéphanie Bodet la parcourant pour la première fois en libre, conquis par la beauté du rocher. L’idée de l’enchaînement est née ce jour. 
Le premier projet de réalisation date déjà de 3-4 ans, mais mon second de cordée s’était alors désisté, repoussant l’échéance jusqu’à mes 18 ans. 
Qu’à cela ne tienne, parcourir Délicatessen avec ma compagne fût d’autant plus extraordinaire !

Pour les suivants, voici comment nous avons procédé:
- cordes statiques installées sur les trois premières longueurs pour une descente rapide au gri-gri et pour les photos.
- dégaines laissées dans la première longueur et quelques-unes dans la quatrième. 
- grimpe avec une trail-line pour le sac de hissage et une nano en 9.2mm. 
lors de l’enchaînement, nous avons fait les deux premiers rappels avec la nano jusqu’à la vire de tafonis où nous avions laissé le sac de hissage et la trail-line.


Après une journée de repos, nous remontons Mercredi à Délicatessen pour faire quelques photos et récupérer tout le matériel en place. 

Les photos de Thomas dans Délicatessen ici

Jeudi, direction Jeef. Une voie de caractère ou toutes les longueurs sont fantastiques et très obligatoires dans le 6b. 
Nous échangeons les rôles, Elise en tête, moi en second.
Chacun notre voie, chacun notre projet.
Le plaisir est partagé pour cette perle rare d’escalade granitique.


Quelques belles photos d'Elise dans Jeef ici

Samedi, après une journée de repos, nous avions prévu de faire le très esthétique Campanile de Santa-Lucia. Cependant, la météo capricieuse nous a refusé ce plaisir. En revanche, entre deux averses, nous sommes allés faire de la couenne au col de Bavella. 
Après quelques jolies longueurs de chauffe, je me lance dans “la virgule”, un magnifique 7c+ en dalle inclinée. Les chaussons et les doigts tiennent sur un granit croustillant à souhait et le “à vue” passe... Une longueur courte mais intense pour le moral, j’adore ! 
C’est ainsi que notre séjour s’achève en laissant place aux autres projets locaux. Nous reviendrons évidemment à Bavella afin d’essayer une autre voie à la Punta di u Corbu ainsi que pour faire plus de grandes voie en trad’. Les merveilles que cachent toutes ces aiguilles et leur engagement en font une destination de grande classe pour tout amateur de ce genre d’escalade.

Je remercie particulièrement Elise Chappuis qui m'a accompagné et soutenu dans toutes nos aventures communes ainsi que dans celles plus personnelles. J'adresse un remerciement spécial a Arnaud Petit et Stéphane Husson qui nous ont offert cette fantastique voie !